A la recherche de l'univers de Benjamin Siksou ...

Il y a près de deux mois, j'écrivais déjà, concernant l'univers de Benjamin :

"J'avais rapidement vu qu'il avait indiqué une tonne d'influences dans son portrait ... J'y ai accordé un peu plus de temps, c'est instructif ... Soit instructif de la construction par quelqu'un d'autre que lui d'une super-stratégie de communication-marketisation, soit, je l'espère bien davantage, de sa personnalité propre. Si cet inventaire à la Prévert, ou ces paroles à la Vian, sont véritablement le reflet et le choix de Benjamin Siksou, alors Sinclair aura eu le flair le plus étonnant de cette saison NS6, le plus étonnant parce que non directement lié à la qualité musicale intrinsèque d'un candidat ... : "t'as l'air intelligent, en plus ..."

Les semaines passant, j'ai eu envie de me pencher sur ces influences, dont certaines m'étaient inconnues ou peu connues. Et puis un jeune de 20 ans qui indique sur son MySpace pas moins de 90 références, tant musicales que littéraires, cinématographiques ou artistiques, ce n'est pas commun !

Les fautes d'orthographe, qui subsistent parfois, et l'humour que l'on décèle ça et là (notamment lorsqu'il dit aimer "Verlaine : Tom [guitariste-chanteur américain] et Paul [le poète] ) me font penser que Benjamin est sans doute l'auteur de cette liste.

Au fil des semaines, on a appris à apprécier son univers, on commence à entrer dans sa musique, et c'est d'autant plus passionnant d'imaginer se plonger dans leurs "racines"...

L'étude de ces noms égrénés au long de cette liste permet en effet de se faire une idée peut-être plus précise de l'homme et du musicien en devenir qui nous est présenté chaque semaine sur M6.

Bien entendu, au départ, une solide base musicale, une sorte de "colonne vertébrale" artistique, dont son entourage familial est très probablement à l'origine : Beethoven, Mozart et Chostakovitch; Ella Fitzgerald, John Coltrane, Marvin Gaye, Ray Charles, Chet Baker, Aretha Franklin, les Stones, les Beatles, James Brown; Brel, Ferré, Barbara, Gainsbourg, Nougaro.
On est, adulte, le reflet de ce que l'on a écouté enfant, de ce dont, plus généralement, on a été nourri : les écrits et l'oeuvre humaine du Prix Nobel de la Paix Elie Wiesel, le cinéma d'un Jean-Luc Godard ou d'un Michelangelo Antonioni, d'un François Truffaut ou d'un Woody Allen ... déjà on entrevoit une certaine ligne. On sort du conventionnel pour glisser vers quelque chose qui sera une transformation par rapport à l'art existant, à mon sens ...


Et puis après cela, des acquisitions de savoirs et de goûts plus personnels, qui se greffent au gré des apprentissages scolaires, des lectures, d'une boulimie de culture qui peut correspondre à une adolescence peut-être un peu isolée, un peu repliée, beaucoup occupée à se construire par opposition, mais aussi par approfondissement, par enfouissement même de référents extérieurs qui viennent assombrir son univers mais qui seront aussi le moteur de sa mue d'homme adulte.

Il y a quelques jours, Milega, sur Le Post, vous parlait de James Chance, illustre inconnu pour la plupart d'entre nous, mais première référence musicale de Benjamin.

Nombre d'autres artistes l'accompagnent. Vous ne trouverez pas ici une présentation exhaustive, mais juste un choix, forcément subjectif, de ceux qui m'ont le plus intéressée et qui m'ont semblés les plus représentatifs de la sphère d'influence de Benjamin.

En route pour une longue balade au gré du rock, du jazz, du blues, et de la punk music ...

Au commencement étaient le jazz et le blues, et le véritable "R&B", Rythm and Blues, celui d'un Muddy Waters (
pour écouter), d'un Otis Redding, mort à 26 ans à la tête d'une oeuvre déjà immense qui lui survivra par la voix des interprètes qu'il continuera d'avoir, comme Aretha Franklin par exemple (pour écouter et regarder).

On peut s'arrêter plus longuement sur Muddy Waters.
En effet, cet artiste a d'une part influencé l'ensemble de la musique contemporaine américaine entre les années 40 et 80, et d'autre part présente une grande proximité vocale avec Benjamin (sur certains morceaux, comme par exemple Too Young to Know, plus bas, c'est réellement flagrant). Et s'il figure en bonne place dans ses influences, c'est aussi sans doute parce qu'il l'inspire musicalement. C'est du moins franchement ce que je ressens à l'écoute des compositions de BenJ qui nous sont connues par l'intermédiaire de
son MySpace (On The Ground / I Just Know That I Knew / Work Another Day).

Les discussions tournent, en ces heures "d'avant-prime", sur les titres que Benjamin pourrait interpréter mercredi soir. Marvin Gaye avec Sexual Healing le dispute à Muddy Waters avec Mannish Boy, deux titres également célébrissimes ... ce qui pour moi est un mauvais point de départ, sauf à ce que BenJ ait eu le temps de les remanier entièrement, comme il l'avait fait avec New Soul, de façon à nous surprendre avec un standard. Je préfèrerais un titre de Muddy Waters, mais moins connu, comme Louisiana Blues, Gypsy Woman, Long Distance Call ou Champagne & Reefer, Too Young To Know ...

Au commencement étaient le jazz et le blues, donc ... mais à cette seconde naissance qu'est l'adolescence, je placerai The Velvet Underground (pour écouter), élément fondateur de tout un mouvement musical qui perdure aujourd'hui au travers de Bowie, de Nirvana, des Rita Mitsouko ou d'Etienne Daho en France par exemple. Le Velvet d'Andy Warhol, donc, et sa chanteuse mythique, Nico, aka Christa Päffgen. Le Velvet et son égérie sulfureuse, Lou Reed.

Viennent The Stooges, le groupe de Iggy Pop, qui viennent de sortir l'année dernière un nouvel album, après des années de silence, mais qui furent les précurseurs sur la scène rock de ce qui allait devenir le courant punk de la fin des années 70 et des années 80 (
pour écouter).

Dans la fin des mêmes années 60, émerge sur la scène rock allemande le groupe CAN, précurseur du rock progressif, qui rassemble un socle de jazz, électrifié, aux couleurs psychédéliques propres à l'époque. Une musique à même de provoquer cette "transe" dont parlait Benjamin dans un de ses portraits, pour décrire l'état dans lequel le mettaient certaines musiques et certains morceaux quand il était vraiment dedans.

Sly and The Family Stones, un groupe actif entre 1960 et 1980 environ, est également intéressant. Groupe "black and white", de soul qui dérive peu à peu vers la funk et le rock psychédélique, il s'enrichit de toutes les diversités ethniques qui le composent (pour écouter et regarder). Son influence est une des composantes originelles de la musique rap qui naîtra plus tard.
D'ailleurs c'est très marrant de regarder le clip "Work another day" sur le MySpace de Benjamin, l'agraphe du début est "Benjamin Siksou & his Family Stone" ... !

The Bellrays, dans les années 90, dont la devise est "Blues is the Teacher, Punk is the Preacher", est un groupe de musique très "énervée" (
pour écouter et regarder), qui mélange soul, punk et hard rock. Je pense que trouver ce groupe-là, comme CAN précédemment, dans les influences de BenJ est très révélateur du courant musical dans lequel il se situe : une base de soul et de blues originels, sur laquelle on greffe et l'énergie et le désenchantement, et la rage des années 80.

Tom Verlaine, producteur de l'album posthume de Jeff Buckley, est aussi un grand guitariste "pré-punk", qui accompagne aussi la carrière de Patti Smith.

Antony and The Johnsons, né il y a moins de 10 ans, remet au goût du jour un folk un peu psychédélique et regroupe des fans aussi célèbres que Lou Reed ou Björk (
pour écouter et regarder).

Enfin The Roots est carrément un groupe de RAP, très influencé par la soul et le blues, ce qui se note dès l'écoute et on comprend alors bien ce qui plait à Benjamin là-dedans ! (
pour écouter et regarder).

A côté de ces influences, de ses éclairages musicaux, figurent aussi de multiples références à des écrivains.
Eux je les connaissais tous. Et chez chacun, on relève une ligne directrice, un point commun : la modernité. Ils ont tous apporté quelque chose de nouveau dans la littérature.

Stéphane Mallarmé, le poète, met en mots une langue nouvelle, fondée sur un rythme et une syntaxes particuliers. L'oeuvre de Mallarmé est dite "obscure pour qui veut lui trouver un sens" ... En fait, il jouait avec les mots, remplaçant l'un par l'autre dont il préférait la sonorité ... Précurseur en matière d'esthétisme pur.

Charles Baudelaire
, qui tire son inspiration du mal, du côté sombre de chaque chose, de la violence, dans un style poétique lui aussi très novateur et très mélancolique.

Boris Vian
, dont on ne sait à quoi le rattacher tant il excella en tout : la musique et le jazz bien sûr, sa trompette, l'écriture, la poésie, les romans, le théâtre ... Son univers sombre et décalé, un univers à part, peuplé de créatures fantastiques et vénéneuses, comme cette fleur qui s'épanouit au coeur d'un poumon jusqu'à étouffer sa locataire ...

Jean Cocteau
, son théâtre, sa poésie, son art des mots, son cinéma, le surréalisme et les prémices de la Nouvelle Vague.

Albert Camus
qui, plus près de la philosophie que de la littérature revêt une place importante dans la pensée contemporaine. Deux maîtres mots chez Camus : l'Absurde et la Révolte. Comment se convainc-t-on de l'absurde ? par la recherche d'une cohérence introuvable dans notre origine, fût-ce par le biais de la religion. Comment parer l'absurde de notre condition humaine ? Par la révolte : "La fin justifie les moyens ? Cela est possible. Mais qui justifie la fin ? A cette question, que la pensée historique laisse pendante, la révolte répond : les moyens." Quelques citations éclairantes : "Ce n'est pas la révolte en elle-même qui est noble, mais ce qu'elle exige" , "Ceux qui aiment vraiment la justice n'ont pas droit à l'amour" , "Il faut créer le bonheur pour protester contre l'univers du malheur" , "Il n'y a pas d'amour de vivre sans désespoir de vivre" , "La vraie générosité envers l'avenir consiste à tout donner au présent" , "Nous vivons avec des idées qui, si nous les éprouvions vraiment, devraient bouleverser toute notre vie".

George Perec ajoute à ce tableau une dimension intellectuelle particulière, qui pour moi se rapproche beaucoup de l'univers de la musique : la création artistique sous contrainte, contrainte que l'on cherche à exploiter pour repousser les limites, pour aller plus loin.
En matière musicale, les contraintes peuvent être le rythme, la composition, la durée, la répétition ...
Chez Perec, les contraintes sont selon le cas "formelles" (l'absence totale, ou supposée telle si l'on se réfère à la dimension religieuse qui en découle, de la lettre "e" dans un livre entier - et ensuite la publication d'un livre dans lequel seule la voyenne "e" est utiliseé), "mathématiques" (placer des lettres dans un désordre particulier, mettre en place des séries de lettres, etc ...).
Membre "éminent" de l'Oulipo, mouvement créé par Raymond Queneau et François Le Lyonnais dans les années 60, George Perec mêlera dans toute son oeuvre ses principes fondateurs :
- Ou : l'Ouvroir, l'atelier, le lieu dans lequel on travaille ...
- Li : ... on travaille à la Littérature, que l'on lit et que l'on rature ...
- Po: Potentiellement jusqu'à la fin des temps : un ouvrage sans cesse remis sur le métier.
George Perec jouera toute sa vie avec les mots, les lettres, les sons, les images intellectuelles, construira des labyrinthes de pensée.

Benjamin, digne successeur de Perec dans l'Oulipo ? Vaste et passionnant programme !

De ce maquis de références, quelle ligne distinguer ? Que retenir d'éclairant sur la personnalité de Benjamin, et par-delà sur son personnage et sa création ?

Une solide base musicale faite de jazz, de soul et de blues. Augmentée des influences punk et rock psychédélique qui font dériver sa musique vers une modernité qui, si elle existe aux Etats-Unis notamment, n'est que peu connue en France. En cela il peut être le précurseur d'une renaissance de ce style de musique dans notre pays, et ce serait heureux.

Et puis l'amour de la musique, chevillé au corps et à l'âme, de la musique en tant que véhicule de l'esprit. La musique n'est pas qu'un son, chez Benjamin ... On s'en aperçoit très bien, et à travers ses propres compositions, dont le sens donne à penser (cf les textes plus bas). On s'en aperçoit également au travers des titres qu'il a choisi d'interpréter durant les primes, hormis New Soul qui relevait essentiellement de la performance musicale et vocale. Mais tous les autres titres avaient du texte, beaucoup de texte, et à chaque fois que Benjamin nous les présentait dans le portrait qui est diffusé chaque semaine, il a beaucoup insisté sur le sens et l'histoire de ces titres. Ce n'est pas anodin.

Et le fait qu'il ait choisi d'être particulièrement réceptif à la musique noire américaine n'est pas anodin non plus. Cette musique a plusieurs sens. Le sens premier bien sûr, du rythme, de la transe. Mais bien au-delà, cette musique PARLE, elle RACONTE, elle fait PARTAGER un univers. Souvenons-nous que cette musique est née dans un pays et à une époque où le chant était le seul mode d'expression de la communauté noire, qui n'avait aucun droit à part celui de chanter. Cette musique, et on s'en rend compte en écoutant les paroles, était le véhicule d'une histoire, d'une condition humaine, d'un peuple.
D'un peuple sans droit, sans terre, arraché à sa patrie d'origine, porteur pourtant d'une histoire, d'une souffrance et d'un désir de résistance et de persistance.

La seule référence que je n'ai pas vue chez Benjamin et que j'aurais pourtant pensé trouver, c'est un musicien classique. Il a cité Beethoven, Chostakovitch et Mozart. Mais Bach fait cruellement défaut, lui qui est, pour moi, le précurseur absolu du jazz, le premier (au moins dans mon coeur), à accorder autant d'importance à la ryhtmique qu'à la mélodie, celui à l'écoute duquel, dans le flot ininterrompu de notes, on se plait à repérer le rythme pur ...

NB : les tableaux qui illustrent ce billet sont également des oeuvres d'artistes cités par Benjamin dans ses influences.

NDR : si vous souhaitez réagir à cette page, vous pouvez le faire dans l'article dont elle est tirée, ici, en ajoutant un commentaire.

Les textes de Benjamin  (merci à
Journalist007)

On the Ground 

Have you ever turned yourself on
Just a minute just a day
When the music’s getting too high
So you can feel it in your brain

 

I’ve lost mine for a while
And long will be the way
From freedom to my head
I just want to come back
And make it on the ground

Have you ever turned yourself on
Just a minute just a day
When the music’s getting too high
So you can feel it in your brain

I’ve lost mine for a while
And long will be the way
From freedom to my head
I just want to come back
And make it on the ground

Have you ever turned yourself on
Just a minute just a day
When the music’s getting too high
Paroles trouvées sur www.tictacflo.com
So you can feel it in your brain

I’ve lost mine for a while
And long will be the way
From freedom to my head
I just want to come back
And make it on the ground

En français :
N'avez vous jamais tourné sur vous-même Juste une minute, juste un jour? Quand la musque monte si haut, Que vous pouvez la sentir jusqu'au cerveau. J'ai perdu le mien un moment; Et ça deviendra une habitude. Pour ma liberté d'esprit Je veux seulement qu'il revienne Et le mettre à terre. N'as-tu jamais tourné sur toi-même Juste une minute, juste un jour? Quand la musque monte si haut, Que tu peux la sentir jusqu'au cerveau. J'ai perdu le mien un moment; Et ça deviendra une habitude. Pour ma liberté d'esprit Je veux seulement qu'il revienne Et le mettre à terre. N'as-tu jamais tourné sur toi-même Juste une minute, juste un jour? Quand la musque monte si haut, Que tu peux la sentir jusqu'au cerveau. J'ai perdu le mien un moment; Et ça deviendra une habitude. Pour ma liberté d'esprit Je veux seulement qu'il revienne Et le mettre à terre.


I Know that I Knew

I wanted to go to Strawinsky
But my heart fell in love with Beethoven
I wanted to go to Davis (...Miles Davis)
But the kid might not fall in love again

James Chance once made me understand
That there's nothing to lose into music
James Chance once made me understand

James Chance once made me understand
That there's nothing to lose into music
James Chance once made me understand

I have the blues (x2)

Stevie Wonder came out from the floor
No one else was in there
He saw me and showed me which way to go
I didn't know where

Stevie Wonder came out from the floor
No one else was in there
He saw me and showed me which way to go
I didn't know where

I just know that I knew

James Chance once made me understand
That there's nothing to lose into music
James Chance once made me understand

James Chance once made me understand
That there's nothing to lose into music
James Chance once made me understand

I have the blues (x2)

James Chance once made me understand

That there's nothing to lose into music
James Chance once made me understand

James Chance once made me understand

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