Jacques Vergès, Serial Plaideur

Publié le par Manue

Envie, aujourd'hui, de reprendre ce billet d'octobre 2008, rédigé dans l'enthousiasme de la soirée passée au Théâtre de La Madeleine, aux côtés de ce Serial Plaideur-là.

Notamment parce que Jacques Vergès joue ce texte en tournée actuellement, et qu'entre deux dates belges (Bruxelles et Liège) il sera demain soir, jeudi 3 décembre, à partir de 20h en représentation au théâtre Le Phénix, à Valenciennes (
lien).

En prime une vidéo trouvée sur Le Post, de Rueil TV



27 octobre 2008
Comme convenu,
 je reviens vous parler de Serial Plaideur, de et avec Jacques Vergès, maintenant que je l'ai vu au Théâtre de La Madeleine hier soir.

Résumer Jacques Vergès est impossible ...

Personnalité infiniment complexe ... non pas complexe de par ses réseaux et cheminements tortueux, non, pas du tout ... Jacques Vergès n'est ni retors ni tortueux. 

Complexe en ce qu'il représente tout simplement les multiples facettes de l'âme humaine, et qu'il les a intégrées en tant qu'éléments de référence et de fonctionnement personnel.

Complexe de par son talent et sa brillance. De par la qualité rare de sa dialectique et de sa rhétorique, toutes deux exemplaires et fascinantes.

Deux phrases pour le résumer, qu'il a placées en exergue de son spectacle :

""Comment pouvez-vous défendre un criminel pareil ?" Cette question posée à un avocat est aussi absurde que celle posée à un médecin, "Comment pouvez-vous le soigner ?""

" Réponse à ces âmes inquiètes : La profession d'avocat n'est pas seulement l'exercice d'une technique c'est aussi et avant tout une manière d'assumer l'humanité de tous les hommes, coupables ou non ".

Qui a compris le sens exact de ces phrases a tout compris de Jacques Vergès et cesse de le juger. Trop de personnes autour de moi, jugent cet homme parce qu'ils ne le connaissent tout simplement pas. J'aimerais qu'ils voient ce spectacle pour que leur opinion évolue.

Mon avocat, pour sa part, estime qu'assister à cette heure et demi de plaidoirie équivaut largement à une journée de formation continue ... et compte le proposer au CNB ... je pense qu'il a raison ! ... et les avocats, souvent des élèves d'ailleurs ou des stagiaires, présents dans la salle, n'ont pas dit le contraire !

Intellectuellement, c'est un véritable plaisir de goûter à la construction méthodique de ce spectacle, de se délecter des références littéraires, philosophiques, historiques, artistiques, psychologiques, qu'y met Jacques Vergès. La puissance de sa pensée laisse "assis" des spectateurs souvent médusés par le personnage.

Il nous trimballe d'Antigone de Sophocle à Julien Sorel et Madame de Reynal en passant par Jeanne d'Arc, Landru, Jack l'Eventreur, Dostoïevski, Nabokov, Staline (il omet "pudiquement" Pol Pot ...), le FLN et l'invention de sa célèbre "stratégie de rupture" (relire le billet en lien en début d'article pour se souvenir de quoi il retourne) ... Il parle aussi des quidams qu'il a défendus, des sans grade, même dans l'ordre du crime, des faillites frauduleuses ou non, des infanticides, des meurtriers du tout venant, le lot commun de chaque avocat qui fait dignement son travail.

Il cite une histoire qui était racontée quand il était avocat-stagiaire, il doit y avoir pas loin de 55-60 ans ... Un jeune confrère avait été commis d'office par le Bâtonnier, pour servir la défense des intérêts d'un repris de justice. L'avocat, se présentant devant le magistrat sans grand chose à dire pour la défense de son client, prend la parole et s'excuse, indiquant qu'il n'est là que parce qu'il a été commis ... Le magistrat l'arrête alors, lève l'audience et lui dit"En vous commettant pour défendre cet homme, le Bâtonnier vous a fait un grand honneur. Vous ne le méritez pas. Je lui demanderai de commettre un autre de vos confrères."

Des phrases, des mots qui tapent, il y en a, dans le propos de Jacques Vergès.

Ils tapent parfois violemment, jusqu'à faire mal, en ce qu'ils renvoient aux instincts les plus bas qui habitent parfois les hommes, mais en ce que l'orateur nous montre à quel point chaque homme est susceptible d'être habité par eux, à un moment ou un autre de son existence. Il insiste même pour indiquer que c'est la seule différence qui, réellement,  nous sépare de l'animal : la transgression des règles ...
A-t-on jamais vu un troupeau de chèvres se rebeller contre le loup ? Un essaim d'abeilles tuer sa reine pour en instituer une autre ? Les vaches faire la révolution ? ... Non, le règne animal évolue peu ... alors que celui de l'homme est en constante évolution, évolution induite par ces transgressions des lois et de l'ordre établi.

Ces mots, ces phrases, ils tapent aussi à la manière d'un doigt qui frappe au carreau de notre intelligence et de notre conscience : "Dans ces procès obscurs qui sont le quotidien des tribunaux, nous, avocats, avons cette chance de pouvoir assumer l'humanité de tous nos clients. Nous devons les défendre, tous. Mais les défendre, ce n'est pas les excuser. Sans cela, nous perdrions notre crédibilité; nous cesserions d'être des avocats pour devenir des complices."

"Kundera, dans L'Art du Roman, dit que le romancier ne doit pas placer un postulat moral au centre de son oeuvre, mais simplement le désir d'explorer le coeur humain. Je crois qu'un tel conseil s'adresse aussi aux avocats".

Malgré l'idée qu'on en a, la faconde, la fierté, l'arrogance, parfois, qui reflètent l'image publique de Jacques Vergès, on sent que l'Homme, tout simplement, est différent. Plein de toutes ces facettes, certes, mais fondamentalement un "honnête homme".

Il achève son propos non pas sur ses "grandes causes", non pas sur ses combats politiques internationaux, même pas sur de grands procès criminels ... Non. Il termine son propos sur ce qui fait la base du métier d'avocat, de tous les avocats. Les petits, les obscurs, ceux dont l'histoire ne retiendra pas le nom dans les annales du crime, les prétoires non plus. Il met en avant leur humanité comme il le fait avec chacun de ses clients, il considère la défense qu'il a fournie, ainsi que "le service après-vente", l'empathie, l'entourage qu'il a su ou non apporter à ces personnes en détresse. En conscience.

Il achève ce propos en adaptant librement des vers d'Aragon, à sa manière, pour leur rendre hommage.

"Que ma plaidoirie soit dans les lieux sans amour
Où l'on saigne, où l'on trime, où l'on crève de froid
Comme un air murmuré qui rend les pieds moins lourds
Un café noir au point du jour.
Un ami rencontré sur le chemin de croix."


Jacques Vergès n'est pas un grand acteur. Non. C'est un homme de près de 81 ans, qui tient son rang, qui assume sa fonction inopinée de comédien, du mieux qu'il peut.

Mais l'essentiel est ailleurs.

Jacques Vergès n'est pas un grand acteur. 

Mais il est un immense avocat. Un Maître.
 
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