Avant d'enterrer Polanski et son "affaire" ...

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... IL FAUT LIRE ces deux contributions au débat.
C'est rare que je dise ici "IL FAUT", en règle générale, je suggère, je propose ... j'offre une pluralité de points de vue, charge au lecteur de se faire son opinion ...
Avec ces deux articles, point besoin de pluralité de points de vue, ils sont tous exposés, avec un franc parti pris, mais duquel je ne m'éloigne pas d'un micron. 
Elles ont un formidable avantage, ces contributions, au regard de tout ce que l'on peut lire ou entendre sur le sujet, quel que soit le côté où l'on se place, ils sont dégagés de tous critère qui ne serait qu'essentiellement moral.
Et ils sont quasiment les seuls (sans doute Eolas est-il dans le même cas, mais je n'ai pas encore lu son apport au débat. Pour autant, il s'inscrit dans un "juridisme" bien naturel eu égard à sa profession et à l'objet de son blog, ce qui ne le rend pas en l'occurrence suffisamment "généraliste" à mes yeux ce matin).

Les deux articles auxquels je vais vous renvoyer sont ceux de
Philippe Sage, "Polanski Par Frédéric Bonnaud : Cet Obscur Objet du Scandale" (du blog "Refais Le Monde Avant Qu'Il Ne Te Refasse"),
et de
Bénédicte Desforges, "Polanski : immunité et acquittement artistiques" (du blog "Police - Le blog d'un flic" dont je vous conseille la lecture, ainsi que celle de son prochain ouvrage, à sortir dans les mois qui viennent. Une femme-flic qui a des couilles, et pas qu'un peu ;-)).

Quelques extraits, pour recadrer le débat, qui en avait sacrément besoin ...

Chez Philippe Sage :
"C’est une émission de télévision du service public paisiblement intitulée “L’Objet Du Scandale”. Elle est présentée par Guillaume Durand [1]. On y cause de "l’affaire Polanski". Introduite comme ci :

C’est l’émotion en France et dans le milieu du cinéma. Alors, est-ce une farce juridique, un scandale culturel ou est-ce que la justice est implacable pour tout le monde ?

Ça calme, non, ce genre d’accroche quelque peu putassière (“50 mn inside” à côté, ce serait presque de la roupie de sansonnet ! C’est dire ! ) ?
J’avoue ne pas comprendre, ni me remettre, de cette étrange interrogation : “Est-ce une farce juridique ?”.
Mais passons.
L’éponge. Tout comme la plupart des interlocuteurs aimerait la passer, et pas qu'un peu, sur le "délit” qui vient de rattraper un “homme de 76 ans”, un “père de famille”, 32 ans plus tard. A Zurich." (ne vous privez pas des renvois en cours de lecture, Philippe Sage est journaliste et documente formidablement ses articles, avec un à propos frappeur).
(...) "Ils sont plutôt venus pour refaire l’histoire. Faire de la vie, un “Roman”. Et d’ailleurs, dans leurs bouches, bien souvent, Polanski n’est pas une personne (comme toi et moi) non, c’est .. un “personnage” ! Ah c’est pas pareil, sais-tu ! Une personne qui abuserait sexuellement (sodomie, voie orale ..) d’une fille de 13 ans, elle serait illico-presto traduite en justice, mais un “personnage” de “Roman” …
De toutes les façons, peu importe, car lorsqu’il (re)devient une personne, “il” et son “immense talent” (bof …) n’est pas une personne comme une autre. C’est “un homme de 76 ans” nous dit Frédéric Bonnaud (que vient faire l’âge dans cette affaire ? Je n’aurai pas la discourtoisie de citer des prévenus du même âge, voire plus âgés, que la France se félicitait de pouvoir enfin “juger” ..) un homme qui “a refait sa vie”, qui “est devenu un père de famille” qui “s’est marié”, “a eu deux enfants” et donc ... “le pardon est possible”.

Note-le bien.

Ça pourrait te servir.

Car ce qui vient d’être dit par le Sieur Bonnaud, c’est que, ma foi, si tu commets un (grave) délit sexuel, mais que, par la suite, tu deviens un bon père de famille, eh bien la justice t'absoudra. Et si, par malheur ou par autre chose (devine donc quoi ..), elle n’en avait cure, qu’elle fasse son américaine, ne sois pas inquiet, pauvre de toi, Frédéric Bonnaud viendra prendre ta défense comme il le fit pour Polanski. Car le Bonnaud est bon. Et fiable.
 " (...) " C’est la version de Polanski, précise Bonnaud (précision qui aura son importance, comme nous le verrons plus tard). Il y raconte sa rencontre avec cette jeune femme .. Cette jeune fille, pardon ! .. ”

Pardon, mon cul, oui ! Sinon pourquoi ajouter dans la seconde qui suit “qu’elle a presque 14 ans dans deux semaines” ?
Mais ce n’est qu’un début …

Il écrit ceci, poursuit Maître Bonnaud : je lui demandai à quel âge, elle avait eu ses premières relations sexuelles ?

Ça commence mal, cette plaidoirie, non ?
Parce que, un type de “presque” 44 ans qui demande à une “jeune femme” de “presque 14 ans dans deux semaines”, à quel âge elle a eu ses premiers rapports sexuels, ça ne court quand même pas les rues ! Certes, c’est pas un type comme nous, c’est un “aaaaartiiiiiste”, mais y’a quand même d’autres questions à poser à une gosse de 13 ans. Non ?
Eh bien, pas pour Bonnaud. Il a l’air de trouver ça “normal” !
Bonnaud qui balance un regard et une moue entendus à l’assistance, quand il dévoile la réponse de la “jeune femme” : “A huit ans !”.
Tu vois où qu’il veut (salement) en venir le mec avec son regard-et-sa-moue-tu-m’as-compris ?

Mais poursuivons avec un Bonnaud de plus en plus dans “son élément” et lisant, sur un ton très Guy Carlier :

Je (Polanski) lui jetai un regard de côté pour voir si elle parlait sérieusement. Elle en donnait toutes les apparences. “Avec qui ?”. Cela n’avait manifestement aucune importance à ses yeux ..
"

Allez lire le reste ici, je vous en prie ...
Quant à moi, la tourmenteuse question qui me taraude depuis ... Il y a quelques mois, j'ai signé des pétitions, écrit ici-même des articles pour soutenir Frédéric Bonnaud lorsqu'il a été évincé de France Inter ... Dois-je considérer ses propos de mercredi dernier comme les égarements justifiables pour cette seule raison qu'ils seraient ceux d'un artiste de la présentation journalistique, ou bien m'étrangler sur la sombre connerie qui en émane et le dégoût qu'ils m'inspirent ... pas encore tranché ...

Chez Bénédicte Desforges : elle, elle attaque directement avec les paroles inconsidérées des artistes soutien de Polanski, comme ceux-ci, qui m'emplissent de peine et d'effroi quand je me dis qu'ils ont été prononcés par l'homme de "L'aveu", de "Portés Disparu (Missing)" ...

« Cessez de parler de viol, il n’y a pas viol dans cette histoire… [le journaliste : "mais elle a treize ans..."]… Vous avez vu les photos, elle fait vingt-cinq ans, donc il faut cesser de parler de viol. » (Costa-Gavras) (source Europe 1)

Et elle poursuite, implacable : "Ce qu’il a fait le Polanski, ce n’est que du banal.
  Pas plus banal, croyez-le, que le viol d’une mineure sous alcool et stupéfiants.
  Qu’elles sont jolies ces lolitas, il faut dire… les 
fruits verts comme les appellent les grands auteurs-artistes-baiseurs consacrés. Et puis l’époque engendrait la tentation, rappelez-vous. Ces années-là, il était de bon ton de clamer qu’on disposait de son corps comme bon semblait. Il était tellement dicté qu’on s’oblige à disposer de son corps, que les femmes récemment pilulées ne savaient même plus dire – privées qu’elles étaient de l’argument de la peur d’enfanter ou d’avorter – qu’elles n’avaient simplement pas envie d’une baise à la mode. Et puis, foin des limites d’âge bêtement conventionnelles, le dictat était tel qu’il était d’aussi bon ton d’initier les enfants à disposer de leur corps en disposant du leur.
Une certaine littérature des années 70 en témoigne abondamment.
Donc, Polanski était alors un banal connard à la mode.
" (...) "Parce que Polanski, tout génie du 7ème art qu’il est ou qu’on le dit être, est un pédophile. Il faut appeler les choses par leur nom, s’il ne l’était pas, une fille de treize ne l’aurait pas fait bander au point d’un passage à l’acte.
Et l’artiste s’est fait idiotement gauler sans s’y attendre, c’est ballot mais on ne peut pas tout prévoir.
  Alors finalement, ce qui me choque commence à partir de là. À partir de cet odieux traquenard tendu par les flics, ravis de capturer une racaille pipeule, et complices d’une ignoble justice sans complaisance avec un plaisant et talentueux vieillard vaguement amnésique, qui de toute évidence, même la très fraiche chair, ne baise plus que sous viagra.
  Je blague.
  Polanski peut rester en liberté, je m’en fiche, la justice en voit d’autres. Il peut finir ses jours en prison, et même vivre une belle et charnelle histoire d’amour plus ou moins consentie avec ses codétenus comme c’est la coutume, je m’en fiche autant.
  Ce qui me choque est cette cohorte de grands du 
milieu qui d’une seule voix, s’émeuvent sur le sort ô combien injuste et ignominieux de Polanski le martyr.
  Cet élan corporatiste, à qui le ministre de la culture de tous les Français - même les Français moyens bourricots plein de principes psychorigides- a ouvert grand les portes d’une indécente protestation.
" La totalité de l'article, ici, ça ne fait pas de mal ...

In fine, ce qui me frappe, après tout cela, c'est sans doute que Roman Polanski souffrira, dans l'opinion comme sans doute aux yeux de ceux qui devront le juger ou transiger, et même à ses propres yeux, de cet acharnement déraisonnable que ses soutiens auront déployé pour le défendre avec des arguments inqualifiables ("inqualifiables", oui ...à part juridiquement peut-être d'incitation à la débauche, à tout le moins ...).

J'adore Roman Polanski, l'artiste, la plupart de ses films, je suis touchée par son histoire personnelle, son enfance terrible qui l'a incontestablement marqué à jamais, et aux tréfonds de laquelle on pourra aisément trouver des explications à ses comportements futurs, pour avoir grandi trop vite, dans un contexte abominable, et ne s'en être pas totalement remis.

Tout cela ne remet en cause aucune des qualités de cet immense artiste. Mais "l'ensemble de son oeuvre", de l'oeuvre de sa vie, comporte AUSSI les faits qui l'amènent une nouvelle fois sur le devant de la scène. Et être quelqu'un de connu, et dont les qualités d'artiste majeur sont universellement reconnues ne peut l'exonérer de rien.


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E
<br /> Sincèrement Philippe, je ne dirais pas lequel est le meilleur, parce que je ne me suis pas posé la question dans ces termes ... Ils sont sur la même ligne, complémentaires sans être redondants, et<br /> surtout, INTELLIGENTS et dégagés de la morale catho-coincée, tout en mettant l'accent sur ce qui, moralement, est choquant ... ça relevait de l'exploit, et je l'ai seulement ressenti chez vous.<br /> <br /> <br />
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P
<br /> Eh ben voilà .. J'arrive en retard, comme toujours. Merci beaucoup. Vraiment. Mais celui de Bénédicte est bien meilleur. Je trouve. Bises ..<br /> <br /> <br />
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E
<br /> Merci René ... C'est vrai que je crois sincèrement que ce malheureux Polanski (...) finira pas pâtir davantage de la démesure verbale de ses soutiens que de la justice américaine ...<br /> <br /> <br />
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R
<br /> Bravo Manue pour cet article.<br /> A mon sens, le pire n'est peut-être pas, finalement, l'acte inexcusable de Polanski, qu'il soit génie ou pas (perso, je n'ai pas d'idée sur le sujet); ce n'est peut-être pas non plus qu'il se soit<br /> dérobé à la justice de son pays, ni que plusieurs autres pays (dont la Suisse) n'aient jamais répondu jusqu'alors aux mandats internationaux; mais c'est sans doute cette vague de soutiens que<br /> soulève son arrestation, jusques et y compris de la part de notre ministre de la culture...<br /> En France, les faits seraient prescrits. Outre Atlantique, ils ne le sont pas. Moralement, ils ne peuvent l'être. Selon moi en tous cas. Alors, quand pour une fois la Justice montre qu'elle est<br /> capable de Morale, il n'y a vraiment pas de quoi soulever des tolés de protestation. Au contraire...<br /> A bientôt.<br /> <br /> <br />
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E
<br /> Merci Didier ! Il est vraiment trop bon ce dessin !<br /> <br /> <br />
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